À la Commission européenne à Madrid, la voix d’Euphrasie Kouassi Yao a résonné avec une clarté rare mardi soir. Lauréate du Prix Harambee 2026 pour la promotion de l’égalité de la femme africaine, la ministre Euphrasie Yao n’a pas seulement reçu une distinction internationale : elle a livré un plaidoyer puissant pour changer la manière dont le monde regarde les femmes africaines.
« Pendant très longtemps, la carte de la femme africaine a été une carte du manque, de la fragilité, de la dépendance. Mais j’ai vu des femmes invisibles devenir des leaders reconnues », a-t-elle lancé devant un auditoire composé de responsables européens, de diplomates et d’acteurs du développement. « Elles n’avaient ni un problème de compétences ni un manque de volonté. Elles avaient besoin qu’on leur fasse confiance. »La cérémonie, organisée par l’ONG Harambee avec le soutien des Laboratoires Pierre Fabre, a récompensé 35 années d’engagement en faveur de la paix, de l’égalité des chances et de l’autonomisation des femmes en Afrique. Elle s’est tenue en présence notamment de la princesse Donya Teresa de Borbón, du maire de Madrid José Luis Martínez-Almeida, et de plusieurs représentants d’institutions européennes.

Figure centrale des politiques de genre en Côte d’Ivoire, Euphrasie Kouassi Yao est notamment Titulaire de la Chaire UNESCO « Eau, Femmes et Pouvoir de Décisions » (CUEFPOD) depuis 2004, une initiative pionnière qui célèbre cette année ses vingt ans. Son parcours s’est construit autour d’une conviction : la paix durable naît de l’égalité réelle entre les femmes et les hommes. Au fil de son discours, la ministre a présenté deux instruments méthodologiques devenus des références dans les politiques de genre. Le premier, Genre et Développement, vise à identifier et corriger les mécanismes d’inégalité dans les sociétés. Le second, COFA — Conscientisation, Formation, Action, constitue un levier de transformation sociale sur le terrain. Ensemble, ces approches ont nourri plusieurs programmes d’envergure internationale, parmi lesquels le Compendium des Compétences Féminines de Côte d’Ivoire, qui recense aujourd’hui plus de 19 500 femmes expertes, ou encore CREA-PAIX, un dispositif de promotion de la culture de paix présent dans 27 pays sur quatre continents, ayant touché plus de 25 millions de personnes.

La soirée a toutefois atteint son moment le plus marquant lorsque la lauréate a annoncé qu’elle redistribuerait l’intégralité de la dotation de 10 000 euros associée au prix. « Ce prix doit porter des fruits », a-t-elle déclaré, précisant que la somme serait consacrée aux jeunes avides de connaissances et aux femmes rurales qui portent l’Afrique au quotidien. Ce geste inaugure le programme « Générations d’Excellence », un dispositif novateur combinant mentorat entre femmes entrepreneures expérimentées et jeunes porteuses de projets dans la région du Gbêkê, au centre de la Côte d’Ivoire, ainsi que l’organisation de cafés littéraires destinés aux étudiants.Les réactions des personnalités présentes ont été unanimes. Le maire de Madrid, José Luis Martínez-Almeida, a salué la « détermination exceptionnelle » de la ministre, affirmant que son action constitue « un moteur de transformation pour des millions de personnes ». Pour Nicolas Zombre, président des Laboratoires Pierre Fabre, son travail ouvre « une possibilité concrète de changer le rôle des femmes dans la gestion de l’eau et dans le développement des communautés ». Antonio Hernández, président de l’ONG Harambee, a pour sa part qualifié Euphrasie Kouassi Yao de « véritable constructrice de la paix », tandis que Daniel Caillera, directeur de la représentation de la Commission européenne en Espagne, a souligné que les résultats de la Côte d’Ivoire en matière d’égalité des chances — notamment son rang de championne d’Afrique selon le SIGI 2023 de l’OCDE — témoignent de l’impact de son expertise.En clôturant son intervention, la ministre ivoirienne a lancé un appel direct à l’action, reprenant l’esprit de toute sa carrière : « L’heure n’est plus à l’hésitation. L’heure est à l’action. Et le moment favorable, c’est maintenant. » On peut s’avancer sans risques de nous tromper , à Madrid, cette soirée n’a pas seulement célébré une trajectoire personnelle. Elle a dessiné, pour beaucoup dans la salle, une autre cartographie possible de l’Afrique : celle des compétences, de l’innovation et du leadership féminin.

Com EKY

