Le mot « première » revient comme un fil conducteur dans la trajectoire d’Euphrasie Kouassi Yao. Première conseillère du Président puis du Premier ministre de Côte d’Ivoire sur les questions de genre, elle est également la première femme ivoirienne à diriger une chaire UNESCO et à être élue Ambassadrice mondiale pour la paix.
Elle fut aussi la première à concevoir un plan d’action visant à placer les femmes au cœur de la résolution des conflits.Ce combat pionnier en faveur de l’égalité des genres et de la reconnaissance des femmes comme actrices du développement — aussi bien au sein des institutions publiques que dans les communautés les plus reculées de son pays — lui a valu le Prix Harambee 2026 pour la promotion de l’égalité des femmes africaines. Une distinction qu’elle doit recevoir ce mardi à Madrid.« Lorsque les résultats sont visibles, ce sont les autorités elles-mêmes qui nous appellent pour nous dire : “Venez, les femmes veulent bénéficier de votre formation.”

Et les hommes nous acceptent aussi, parce que nous parlons de développement et que nous proposons des solutions », explique-t-elle dans un entretien accordé à ce journal au siège de l’ONG Harambee à Madrid, organisation qui décerne ce prix depuis 2010.Grâce à la dotation de 10 000 euros associée à cette distinction, la militante ivoirienne souhaite financer un programme d’entraide entre femmes entrepreneures engagées dans le développement de leurs activités économiques, ainsi qu’un projet éducatif destiné à soutenir 350 étudiants.« Ma stratégie est simple : former les femmes, mettre en place des lois, sensibiliser les communautés. Ainsi, lorsque vient le moment de voter ces lois, tout devient plus facile. Car former les femmes sans un cadre légal pour les soutenir ne change rien », explique-t-elle.
Question : Vous avez écrit une autobiographie intitulée “Celle que personne n’attendait au sommet.” Comment a commencé le parcours qui vous a conduite à devenir ministre, conseillère présidentielle et consultante auprès de grandes entreprises sur les questions de genre ?
Réponse : Tout commence à ma naissance. J’avais deux ans lorsque j’ai perdu ma mère, morte d’une grossesse extra-utérine. Je ne l’ai jamais connue. Aujourd’hui encore, je cherche son visage dans celui des femmes qui souffrent. Plus tard, je suis devenue enseignante dans un lycée de jeunes filles. Mes élèves étaient brillantes. Pourtant, en observant la société, je me demandais : « Où sont-elles ? » Je ne voyais aucune femme dans les grandes institutions. Un jour, au ministère de la Famille, quelqu’un m’a parlé de l’approche « genre et développement », destinée à corriger les inégalités sociales, économiques et culturelles et à mettre fin aux discriminations tolérées par la société. Je me suis alors dit : « Voilà, j’ai trouvé ma voie. »
Q : Avez-vous rencontré des résistances lorsque vous avez introduit cette approche auprès des institutions ?

R : J’allais rencontrer les décideurs et je leur disais : « Regardons notre société et corrigeons ces inégalités. Nous avons les mêmes droits et les mêmes chances, et je dispose des outils nécessaires pour impulser le changement. » Le ministère de l’Éducation nationale a été le premier à collaborer avec moi, en s’attaquant notamment aux stéréotypes selon lesquels les garçons seraient faits pour les mathématiques et les filles pour la littérature. C’est inacceptable.L’eau comme levier de transformation
Q : Quels outils avez-vous utilisés pour transformer ces idées en résultats concrets ?
R : Tout a commencé avec l’eau. En 2003, lors d’un symposium international organisé à Cannes et réunissant des participants de plus de soixante pays, j’ai présenté un projet sur l’implication conjointe des hommes et des femmes dans la gestion de l’eau en milieu rural. Chaque année, mon gouvernement dépensait des sommes importantes pour installer des pompes qui tombaient rapidement en panne, car leur gestion était confiée uniquement aux hommes, alors que ce sont les femmes qui utilisent et gèrent l’eau au quotidien. J’ai donc lancé un programme dans lequel hommes et femmes travaillaient ensemble. Ce projet m’a valu une médaille et, par la suite, l’obtention de la Chaire UNESCO « Eau, femmes et pouvoir de décision », grâce à laquelle je poursuis aujourd’hui de nombreuses initiatives.
Q : Cette approche a également généré d’autres bénéfices ?
R : Absolument. Les femmes ont davantage de temps pour d’autres activités économiques, les jeunes filles peuvent aller à l’école et certaines maladies diminuent. Le programme a pris de l’ampleur. J’ai ensuite créé une certification appelée « Genre et compétitivité des entreprises » et rencontré de nombreuses sociétés pour les convaincre que l’égalité pouvait améliorer leur performance. En 2024, la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) est devenue la première entreprise ivoirienne à obtenir cette certification.
Q : Vous avez élaboré un plan d’action national fondé sur la résolution 1325 du Conseil de sécurité de l’ONU, relative au rôle des femmes dans la prévention et la résolution des conflits. Quels résultats avez-vous obtenus ?
R : Lorsque j’ai découvert cette résolution, j’ai immédiatement voulu l’appliquer dans mon pays à travers un plan structuré avec des indicateurs précis. En 2019, j’ai créé le programme CREA-PAIX (Communautés régionales pour l’autonomisation et la paix). Les guerres ont changé de visage : elles prennent désormais racine dans les communautés. Or, au sein de ces communautés, les femmes jouent un rôle central. Il est donc essentiel de leur donner les moyens d’agir, tout comme aux jeunes, souvent manipulés. Nous avons commencé à former des femmes et les premiers résultats sont apparus.
Q : Pouvez-vous donner un exemple concret ?
R : Dans la région de Sakassou, au centre de la Côte d’Ivoire, un conflit opposait depuis six ans des chefs locaux à l’armée. Une femme formée dans le cadre de notre programme a réussi, grâce aux outils acquis, à faciliter une médiation qui a permis d’y mettre fin. Ailleurs également, des femmes ont pris l’initiative. Elles ne sont plus seulement victimes des conflits : elles deviennent actrices de leur résolution. Tant que nous n’intégrerons pas pleinement les femmes et la dimension du développement dans notre approche, nous resterons dans des cycles de violence.« Le développement, hommes et femmes ensemble »
Q : Est-il facile de porter ce discours dans les régions rurales, parfois plus conservatrices ?
R : Lorsque les résultats sont visibles, les autorités elles-mêmes nous sollicitent. Elles nous disent : « Venez, les femmes veulent se former. » Les hommes nous acceptent aussi parce que nous apportons des solutions concrètes de développement. Je ne me définis pas comme féministe dans le sens d’une opposition aux hommes. Mon approche est celle du développement : hommes et femmes doivent avancer ensemble.
Q : Pourtant, ce que vous décrivez s’apparente à une forme de féminisme.
R : Je préfère parler de développement inclusif. Je ne veux exclure personne. Si l’on agit correctement, toute la société en bénéficie. Je forme des ministres, des ambassadeurs et d’autres décideurs qui souhaitent améliorer les choses. Lorsque je vois dans les écoles que, sur dix prix scolaires, sept sont remportés par des filles, je dis aux gens : attention. L’objectif n’est pas d’inverser les inégalités, mais de créer un équilibre. Les hommes doivent avancer avec nous.
Q : En Afrique, ce sont encore majoritairement des hommes qui votent les lois et prennent les décisions.

R : Il reste beaucoup à faire. Ma stratégie consiste à former les femmes, adopter des lois et sensibiliser les communautés. Ainsi, lorsque vient le moment de voter ces lois, tout devient plus simple. Si les femmes sont formées mais qu’aucun cadre juridique ne les soutient, rien ne change. La Constitution ivoirienne de 2016 protège les femmes et promeut l’égalité. À partir de là, nous avons pu adopter d’autres réformes. En tant que ministre, c’est l’une des réalisations dont je suis la plus fière.Un changement profond
Q : En Côte d’Ivoire, certaines ONG dénoncent une hausse des féminicides. Ces chiffres vous inquiètent-ils ?
R : Ma vision est globale. Lorsqu’un viol ou un meurtre se produit, les ONG se mobilisent, et c’est nécessaire. Mais je constate aussi que les choses évoluent : des lois protègent désormais les victimes, les actions de sensibilisation auprès des hommes se multiplient et nous intervenons directement dans les familles pour faire évoluer les mentalités. C’est ce changement profond que je cherche à promouvoir. Il m’arrive de voir des hommes pleurer lorsqu’ils comprennent ce que les femmes ont subi — ou ce qu’eux-mêmes leur ont fait subir.
Source : El Pais

