Entretien avec S.E. Mme Euphrasie Kouassi Yao, Conseillère spéciale du Premier ministre, chef du gouvernement de Côte d’Ivoire
En tant que Conseiller spécial du Premier ministre de Côte d’Ivoire, quelles sont vos principales priorités dans le conseil au gouvernement, notamment dans les domaines liés à l’égalité des sexes et à l’autonomisation des femmes ?
Juste avant de devenir Conseillère Spéciale Genre auprès du Premier Ministre, Chef du Gouvernement, j’ai occupé ce même poste auprès du Président de la République, M. Alassane OUATARA, pendant plus de dix ans. En termes de progrès en matière d’égalité et d’autonomisation des femmes, la Côte d’Ivoire est actuellement leader en Afrique selon le dernier classement de l’OCDE. Ce résultat exceptionnel témoigne de la pertinence de la politique genre de la Côte d’Ivoire. Ma mission auprès du Premier Ministre s’inscrit dans la continuité de celle que j’ai assumée auprès du Président de la République.
Ma mission principale est d’aider le Premier ministre de Côte d’Ivoire à consolider les acquis et à soutenir le gouvernement dans la mise en œuvre des orientations de la politique genre du pays. Les priorités s’articulent autour de trois axes stratégiques. Parmi ceux-ci :
- Renforcer l’institutionnalisation de la politique de genre. La Constitution de 2016 affirme l’égalité entre les hommes et les femmes dans son préambule, mais l’intégration de cette disposition dans les politiques publiques par des réformes législatives et réglementaires appropriées doit encore être renforcée.
- Développer des stratégies et des outils pour une meilleure intégration de la politique de genre dans le fonctionnement des institutions ainsi que le renforcement des compétences.
- Mener des actions pour renforcer la visibilité des compétences féminines et changer les mentalités.
- Promouvoir la recherche pour mieux identifier les normes et les pratiques d’inégalité et de discrimination fondées sur le genre afin de proposer des mesures correctives.
La Côte d’Ivoire et l’Inde entretiennent depuis longtemps des relations bilatérales solides. Comment voyez-vous l’évolution de ces relations, notamment en matière de collaboration dans les domaines du sport, de l’autonomisation des femmes et du développement durable ?
La Côte d’Ivoire est championne de la Coupe d’Afrique des Nations de football 2023. Parallèlement, notre pays est également un champion de l’hospitalité. Sur le plan sportif, je vois particulièrement le projet de faire du sport un moyen de développement et de promotion de valeurs telles que l’hospitalité, la fraternité humaine et la paix. Lors de la CAN en Côte d’Ivoire, plusieurs initiatives de sensibilisation aux VBG ont également été menées.
L’Inde et la Côte d’Ivoire ont choisi une approche genre décoloniale et contextuelle, axée sur la recherche de solutions aux besoins spécifiques des femmes et le renforcement du développement inclusif. Si les deux pays partagent une vision et une politique de genre similaires, le partage d’expériences entre leurs acteurs constituera un enrichissement mutuel.
L’Inde a mis en place des initiatives remarquables, telles que les groupes d’entraide, qui aident les femmes à accéder aux ressources financières et à se lancer dans l’entrepreneuriat. La Côte d’Ivoire dispose également de ses propres initiatives, notamment deux programmes complémentaires : le Fonds d’Appui aux Femmes de Côte d’Ivoire (FAFCI), dirigé par la Première Dame, Madame Dominique OUATARA, et le Compendium des Compétences Féminines de Côte d’Ivoire (COCOFCI). Le premier apporte des réponses à des besoins concrets, tandis que le second mène des actions de sensibilisation et propose des réponses à des besoins stratégiques en matière d’autonomisation des femmes et de développement de leurs compétences pour la paix et le développement. Le COCOFCI a été reconnu comme le meilleur programme africain pour l’autonomisation des femmes.
Par ailleurs, j’ai développé un programme de formation d’experts en ingénierie du genre afin de doter l’Afrique des compétences nécessaires pour mettre en œuvre l’approche genre dans tous les secteurs et à tous les niveaux et étapes de la gestion des entreprises. La Côte d’Ivoire a opté pour une approche genre et développement qui n’est pas exclusivement centrée sur les femmes, mais sur l’éradication des inégalités entre hommes et femmes. C’est dans cette perspective que nous menons actuellement un projet sur la masculinité positive. Un cadre de collaboration entre l’Inde et la Côte d’Ivoire permettra de mieux explorer les possibilités d’un partenariat.
Durant votre mandat de Ministre de la Promotion de la Femme, de la Famille et de la Protection de l’Enfant, quelles politiques ou initiatives clés avez-vous menées pour améliorer la vie des femmes et des enfants en Côte d’Ivoire, et quels progrès avez-vous observés grâce à ces efforts ?
La Côte d’Ivoire est classée premier pays africain ayant créé l’environnement le plus favorable à l’épanouissement des femmes et à la promotion de l’égalité des chances entre les hommes et les femmes. Cette nouvelle fonction de dirigeante africaine de la Côte d’Ivoire est le fruit de nos multiples efforts. Forte de plus de 30 ans d’expérience dans la promotion de l’égalité des sexes, j’ai accompagné le gouvernement ivoirien dans l’élaboration de politiques, programmes et stratégies en matière de genre. Par mes conseils et mon plaidoyer, j’ai participé à l’intégration de l’égalité des chances dans la constitution de 2016.
En tant que Coordinatrice du Recueil des Compétences Féminines de Côte d’Ivoire (COCOFCI), que j’ai créé à la demande du Président de la République, je ne peux qu’être fière. Le COCOFCI dispose aujourd’hui d’une base de données de 18 000 femmes compétentes dans divers domaines, sensibilisées, coachées et formées à l’autonomisation et à l’approche genre et développement. J’ai piloté les travaux d’élaboration du plan d’action pour la mise en œuvre de la résolution 1325 des Nations Unies. Par la suite, j’ai créé le tout premier centre de lutte contre les violences basées sur le genre en Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, un département a été créé au sein du ministère de la Famille, de la Femme et de l’Enfant.
Une autre contribution stratégique de mes engagements comprend le développement de programmes de formation d’expertes en ingénierie du genre, d’outils tels que le label Genre et Compétitivité des Entreprises (GECE) et CREA-Paix au sein de la Chaire UNESCO, Eau, Femmes et Pouvoir de Décision dont je suis titulaire.
Finalement, j’ai commencé à écrire des livres pour promouvoir l’approche genre dans les écoles pour enfants, adolescents et jeunes. Un roman intitulé « Eky, ou le secret de la réussite », inspiré d’un autre livre sur mon parcours.
Selon le Président de la République de Côte d’Ivoire, j’ai joué un rôle essentiel dans l’ancrage du concept de genre dans les mentalités des Ivoiriens. La reconnaissance internationale et nationale que j’ai obtenue me permet de croire que ma contribution a eu un impact positif et j’en remercie Dieu.
Quelles sont les initiatives les plus efficaces entreprises par votre gouvernement pour soutenir l’autonomisation des femmes et l’égalité des sexes, et comment impliquez-vous les communautés locales pour assurer le succès à long terme de ces programmes ?
Le gouvernement ivoirien a mis en œuvre des initiatives visant à promouvoir l’autonomisation des femmes et l’égalité des sexes, avec le Plan national de développement (PND) 2016-2020 et 2021-2025. Au cours de la dernière décennie, le pays a mis en œuvre plusieurs lois et politiques visant à améliorer l’accès des femmes et des filles à l’éducation, à la santé et à la participation politique. La loi n° 2015-635, adoptée en 2015, a rendu la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans, et des réformes ont permis aux femmes d’intégrer des institutions telles que l’École technique préparatoire militaire (2013) et la Gendarmerie nationale (2014). Des écoles secondaires dédiées aux filles ont également été créées, et les bourses en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques sont devenues plus accessibles. En matière de santé, la loi n° 2014-131 a instauré la couverture maladie universelle, accompagnée d’un programme national de santé maternelle et infantile à partir de 2015. Par ailleurs, la loi de 2019 sur la représentation des femmes constitue un tournant majeur. Par ailleurs, plusieurs réformes ont été apportées aux codes pénal, du travail et foncier afin de promouvoir l’égalité des sexes. Au-delà des réformes législatives, le cadre institutionnel a également été renforcé. Plusieurs structures ont été mises en place au sein du ministère de la Solidarité, de la Femme, de la Famille et de l’Enfance pour soutenir les actions en faveur du genre. La Direction générale du genre et de l’autonomisation des femmes regroupe plusieurs départements, dont Genre et équité, IFEF (Institutions de formation et d’éducation des femmes) et Entreprenariat féminin. Parallèlement, la Direction de l’égalité et de la promotion du genre (DEPG), créée en 2006, veille au respect de l’égalité des sexes, coordonne les initiatives liées au genre et promeut l’approche genre dans les politiques publiques. Parallèlement, au niveau sectoriel, des Cellules Genre ont été créées au sein des ministères techniques afin de garantir la prise en compte des besoins des femmes et des hommes dans l’élaboration, la mise en œuvre, le suivi et l’évaluation des projets de développement. Soucieux d’œuvrer pour les besoins pratiques des femmes, le gouvernement soutient le FAFCI afin de faciliter leur accès au crédit pour financer des activités génératrices de revenus, améliorant ainsi leur autonomie économique. À l’inverse, la COCOFCI, également encouragée par le gouvernement, vise à répondre à des besoins stratégiques en favorisant l’intégration des femmes dans les sphères de décision, en valorisant leurs compétences et en les enregistrant dans une base de données dédiée. Cet outil joue un rôle essentiel dans l’identification des zones de sous-représentation féminine et oriente les politiques correctives pour renforcer l’égalité des chances. En combinant la visibilité des femmes compétentes, le réseautage et un accès facilité aux opportunités, la COCOFCI s’inscrit dans une dynamique de transformation structurelle du rôle des femmes dans la gouvernance et le développement du pays. Depuis 2007, un Groupe thématique Genre et Développement, ainsi qu’une coordination VBG (Violences basées sur le genre),ont été mis en place pour renforcer la prise en compte du genre dans les actions de développement du pays. Enfin, la construction de la pompe hydraulique de Diatakro dans le département d’Aboisso pour faciliter l’accès à l’eau a bénéficié du soutien du gouvernement à travers un travail concerté avec les populations locales.
En reconnaissance de votre contribution significative aux questions de genre et à l’autonomisation des femmes, vous allez recevoir un doctorat honorifique de l’Université Rai, en Inde. Comment cette reconnaissance vous incite-t-elle à poursuivre votre travail et quel message souhaitez-vous transmettre aux femmes qui aspirent à des réalisations similaires ?
Recevoir un doctorat honorifique de l’Université Rai en Inde en reconnaissance de mes contributions aux questions de genre et à l’autonomisation des femmes est un véritable honneur et une immense surprise pour moi. C’est un moment de profonde fierté, non seulement pour moi, mais aussi pour toutes les femmes et les communautés que j’ai eu la chance de soutenir dans cette aventure. Je tiens tout particulièrement à exprimer mes sincères remerciements au Chancelier, au personnel académique et à toute l’institution pour cet honneur qui me dépasse et célèbre l’engagement en faveur de l’égalité des sexes et de l’autonomisation des femmes. Cette reconnaissance me rappelle que chaque action menée localement peut avoir un impact mondial. Elle renforce ma détermination à valoriser et à rendre visible la contribution des femmes, notamment celles des zones rurales, souvent laissées pour compte. L’égalité des chances, qui est l’un des piliers de l’Université Rai, est également la pierre angulaire de mon engagement pour une société plus juste et inclusive. Je suis particulièrement touchée par le lien qui se tisse entre l’Inde et la Côte d’Ivoire, deux nations partageant la même vision de la justice sociale et du progrès. Cette distinction m’encourage à poursuivre mon engagement. Merci beaucoup pour cette reconnaissance qui me touche profondément.
Lors de votre visite en Inde, vous rencontrerez des spécialistes indiens des questions de genre. Quelles sont les principales réflexions et bonnes pratiques que vous souhaitez échanger avec eux ? Comment pensez-vous que les deux pays peuvent collaborer pour promouvoir l’égalité des sexes et les droits des femmes à l’échelle mondiale ?
Je me réjouis de rencontrer des experts indiens en matière de genre afin de partager leurs expériences, leurs défis et les stratégies qui ont façonné les progrès réalisés dans nos deux pays. L’Inde, forte de son riche patrimoine culturel et de ses politiques innovantes, offre de précieux enseignements sur la manière d’intégrer l’égalité des sexes dans les politiques publiques, notamment par l’éducation, la législation et les initiatives communautaires. J’espère notamment explorer des approches collaboratives pour briser les stéréotypes de genre, promouvoir la participation des femmes aux secteurs économique et politique et renforcer leur autonomie financière.
Je serais ravie de partager mon expérience avec la Chaire UNESCO « Eau, Femmes et Pouvoir de Décision » que je suis titulaire et le Compendium des Compétences des Femmes (COCOFCI) en vue d’une éventuelle intégration de ces programmes dans leur propre système. Nous avons tout à gagner à partager nos expériences et à exploiter les synergies entre nos nations pour influencer les politiques mondiales, par exemple en unissant nos voix pour un renforcement des lois internationales sur les violences faites aux femmes ou en soutenant des projets d’autonomisation en milieu rural. Je suis convaincue que la coopération entre nos deux pays peut servir de modèle à d’autres nations, prouvant que l’engagement en faveur de l’égalité des sexes n’est pas seulement une responsabilité nationale, mais un impératif mondial, exigeant une action collective et une volonté politique forte. J’espère que cette première rencontre officielle constituera un cadre de compréhension mutuelle et le début d’une collaboration visant à faire du genre un outil de développement durable et de promotion des femmes.
Souhaitez-vous transmettre un message à nos lecteurs d’Envoy Excellence ?
Je remercie les autorités de l’Université Rai pour la reconnaissance académique et scientifique de ma contribution à la promotion de l’égalité des chances entre les femmes et les hommes et d’une approche genre africaine. Je remercie l’Ambassadeur de Côte d’Ivoire en Inde pour son accueil et pour son engagement à rendre visible en Inde les initiatives de la Côte d’Ivoire en matière d’égalité des chances entre les femmes et les hommes. Je dédie ce doctorat Honoris Causa que je reçois à toutes les femmes engagées dans la promotion des droits et du bien-être des femmes et à tous les hommes comme mon Président Alassane OUATARA. Nous avons tous un rôle à jouer pour garantir que les femmes et les filles bénéficient des mêmes opportunités que les hommes, et qu’elles puissent participer pleinement à la vie économique, sociale et politique. Le nouvel ordre mondial ne sera possible qu’avec un partenariat homme-femme à tous les niveaux.
Source : envoyexcellency-com



