Egalité hommes-femmes : la Côte d’Ivoire veut développer la « masculinité positive »
Avec le soutien de l’OCDE et de l’UNESCO, la Côte d’Ivoire lance un projet pour faire des hommes les alliés de sa politique d’émancipation des femmes. La conseillère spéciale du Premier ministre, Euphrasie Kouassi Yao, est au cœur de ces transformations.
Comment faire progresser la condition féminine en développant une « masculinité positive » ? La question pourrait être posée dans bien des pays, mais c’est avec la Côte d’Ivoire que l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Economique) a décidé de mener cette enquête pendant une période de dix-huit mois. Elle a été lancée lors de la visite à Abidjan d’une délégation de l’OCDE et de l’UNESCO, du 11 au 14 septembre. « Il s’agit d’abord de comprendre ce que pensent les hommes, les femmes et la société tout entière sur le sujet, et cela dans l’ensemble des régions », souligne Euphrasie Kouassi Yao, ancienne ministre de la Femme et conseillère spéciale sur les questions de genre du Premier ministre Robert Beugré Mambé.
Le pays le mieux noté par l’OCDE sur l’égalité femmes-hommes
Pourquoi ce choix ? « La Côte d’Ivoire est le pays d’Afrique le mieux classé devant le Mozambique, le Rwanda et l’Afrique du Sud selon la dernière étude SIGI (Social Institutions and Gender Index/Indice institutions sociales et égalité des genres) de l’OCDE », rappelle Euphrasie Kouassi Yao. Depuis 2009, ce laboratoire d’idées à vocation mondiale mesure la discrimination à l’égard des femmes dans les institutions de 179 pays, professant que « l’égalité entre femmes et hommes n’est pas seulement un droit humain », mais aussi « un puissant levier pour un développement économique fort, vert et inclusif ». Les mesures utilisées pour calculer cet indice concernent les discriminations au sein de la famille, l’intégrité physique, l’accès aux ressources de production et aux financements ainsi que les libertés civiles.
Sachant que 0 représente le meilleur score possible de ce classement (zéro discrimination) et 100 la pire notation (discrimination absolue), la Côte d’Ivoire a obtenu une note de 17,3 dans la dernière étude parue en 2023, à comparer à un score moyen de 15,3 pour les pays membres de l’OCDE, et de près de 40 pour l’ensemble de l’Afrique. « La Côte d’Ivoire a pris des engagements de longue date, rappelle Euphrasie Kouassi Yao, avec la criminalisation des violences domestiques, l’alignement de l’âge du mariage des femmes et des hommes (18 ans), l’instauration d’un quota de 30 % de femmes dans toutes les instances ou encore le patrimoine : 38 % des propriétaires fonciers en Côte d’Ivoire sont des femmes, contre 35 % dans le monde et 28 % en moyenne en Afrique de l’Ouest. »
Un principe inscrit dans la constitution depuis 2016
« Je suis une pionnière », proclame cette ancienne professeure d’histoire géographie qui dit avoir vu au lycée et au collège « des filles compétentes et motivées qu’on ne retrouvait pas dans la vie active », et rencontré par la suite « des femmes qui travaillaient mais qui restaient pauvres » : c’est là qu’il faut chercher l’origine de sa motivation. Titulaire de la chaire Eau, Femmes et Pouvoir de décisions à l’UNESCO, créée pour lui permettre de développer ses travaux, elle initie en 2007 la déclaration solennelle du président de la République ivoirienne (à l’époque, Laurent Gbagbo) sur « l’égalité des chances, l’équité et le genre ». Avant de s’atteler à la rédaction du document de politique nationale de genre adopté par le conseil des ministres en avril 2009 qui déclenchera une cascade de lois, y compris une révision de la constitution, en 2016, pour inscrire dans son préambule l’obligation de « promouvoir l’égalité entre les hommes et les femmes ».
Parmi ses nombreuses initiatives, on peut aussi citer la création d’un centre de prévention et d’aide aux victimes de violences sexuelles, la création d’un label « genre et compétitivité des entreprises » ou encore la mise en place d’un master en genre, économie et gestion durable de l’eau à l’université Félix Houphouët-Boigny, en partenariat avec l’UNESCO.
Venir à bout des survivances qui pèsent sur la société
Si d’autres pays, comme la Mauritanie ou le Cameroun, consultent la Côte d’Ivoire pour s’inspirer des réformes qui ont fait d’elle le leader africain en termes d’égalité entre les femmes et les hommes, il s’agit maintenant d’aller plus loin avec l’étude sur la « masculinité positive ». Pour le premier ministre Robert Beugré Mambé, l’étude a pour objectif « d’inciter les hommes à s’engager davantage dans la lutte contre les discriminations à l’égard des filles et des femmes ».
« Il y a encore des hommes qui raisonnent à l’ancienne mode », constate Euphrasie Kouassi Yao. Un euphémisme pour reconnaître que des pratiques aujourd’hui interdites, comme les mutilations sexuelles ou les mariages précoces continuent d’avoir cours sur certains territoires. « Nous devons donner l’exemple d’hommes qui respectent les droits des femmes, l’égalité des chances et qui sont à la recherche d’un monde plus juste », plaide la conseillère. De quoi, espère-t-elle, provoquer une prise de conscience et venir à bout des survivances qui continuent de peser sur la société ivoirienne, au détriment des femmes.
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